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Initialement cet article a été publié dans la revue/ Die Erstveröffentlichung dieses Beitrags fand statt in: L’ALEPH – Philosophies, Arts, Littératures, n°9 ‘Mise au Net’, Lyon, février 2002 : 34-39. 

Les métaphores d’Internet

 « Comment surfer sur les autoroutes de l’information sans se prendre les pieds dans la corbeille »

Denis Jamet (Lyon)

 

Le langage d’Internet est ce qu’il est courant d’appeler une langue de spécialité ou un technolecte, c’est-à-dire plus simplement un langage technique[1]. Cependant, il ne fait pas exception à la règle et, tout comme le langage « ordinaire », nombre de métaphores l’émaillent, contrairement à l’opinion longtemps admise selon laquelle les langues de spécialité – supposées totalement objectives – ne recouraient pas à une figure emplie de subjectivité comme la métaphore. Nous proposons de montrer que nombre de métaphores sont utilisées pour référer à ce nouveau média qu’est Internet ; mais comment rendre compte de ce foisonnement ? Sur quel(s) domaine(s) conceptuel(s) les celles-ci se basent-elles ? N’y aurait-il pas un changement probant entre les métaphores des premières heures de l’informatique, et celles du début du XXIème siècle ? 

Internet est généralement nommé la « toile » (emprunt à l’anglais world wide web, « la toile d’araignée mondiale », cf. le www. que l’on trouve dans les URL de sites), une toile sur laquelle on surfe (on navigue, pour les puristes de la langue française), sur ces autoroutes de l’information, tout cela, si l’on est un peu chanceux, avec le haut débit. Une première remarque s’impose : toutes ces métaphores terminologiques sont empruntées à l’anglais, langue dans laquelle Internet a vu sa naissance linguistique, et elles ont été francisées. Notons que le français aurait très bien pu recourir soit à d’autres métaphores, soit à un autre type de dénomination, mais il ne l’a pas fait[2] ; il a conservé les mêmes domaines conceptuels sur lesquels s’est basé le processus de métaphorisation en anglais. Nous pouvons nous demander pourquoi, alors que les autres langues auraient bien pu créer des termes techniques de toute pièce ou bien avoir recours à d’autres métaphores. La réponse nous semble résider dans la nature même d’Internet, c’est-à-dire dans le mouvement, la rapidité. Internet s’est développé avec une telle vitesse, que les dénominations ont dû épouser ce rythme. De plus, les métaphores anglo-saxonnes étaient assez limpides, et ne risquaient pas de gêner la compréhension des locuteurs français, de par leur fondement sur des métaphores conceptuelles plus ou moins universelles.

Mais pourquoi un tel foisonnement métaphorique dans un même domaine ? Celui-ci apparaît comme tout à fait normal ; aucun langage ne fait l’économie de ce type de figures, pas même les langues de spécialités, bien au contraire. En effet, selon Thomas Kuhn, le changement de paradigmes scientifiques entraîne un changement de la perception de la « réalité » (si une telle chose existe), et qu’est-ce que la métaphore, sinon une façon d’appréhender ou de nous rapporter à la réalité ? Ce foisonnement métaphorique est donc symptomatique du développement d’Internet, le rôle de cette figure étant primordial lors des découvertes scientifiques qu’elle accompagne, en ce qu’elle permet tout d’abord d’appréhender une nouvelle perception de la réalité, mais également de la structurer. Kathryn English[3] note que « l’emploi de la métaphore est une façon courante de modeler notre appréhension d’un phénomène nouveau. […] Pour nous, la métaphore fait plus que décrire la réalité. Parfois elle donne naissance à cette réalité. […] Modèle et métaphore véhiculent, de la même manière, des découvertes exprimées par la ‘re-description’ constante d’une réalité perspectivale ». Non seulement la nouvelle perception permet l’émergence de métaphores, mais assez paradoxalement, ce sont ces mêmes métaphores qui donnent naissance – d’un point de vue cognitif – à cette nouvelle réalité, ici de type non-référentielle.

Cependant, il est intéressant de noter que la plupart des utilisateurs d’Internet n’ont que peu conscience de l’origine métaphorique de ces expressions, du lien analogique qui a permis leur émergence. Ceci peut sembler de prime abord quelque peu étrange, car généralement, il faut un certain temps avant qu’une métaphore ne se lexicalise, et perde par là, le souvenir de son origine métaphorique. Il nous semble que pour tenter de comprendre pour quoi les métaphores d’Internet sont en fait des catachrèses[4], il faut se pencher sur les raisons de leur utilisation.

Prenons l’exemple de surfer sur le net / web, où dans ce domaine des NTIC, le besoin pressant de terminologie s’est fait sentir, et où l’on a eu recours à une dénomination métaphorique, plus ou pas ressentie en tant que telle : lorsqu’une métaphore devient une catachrèse (ce qui va généralement avec le fait qu’elle soit répertoriée dans le dictionnaire[5]), l’analogie sous-jacente, implicite qui a sous-tendu sa création n’est alors plus consciemment perçue par les locuteurs. En effet, il y a fort à parier que peu de locuteurs ont conscience de la nature figurée d’expressions telles que les autoroutes de l’information, ou bien surfer sur le net… C’est-à-dire qu’en prononçant ou en écoutant le terme autoroute de l’information, le locuteur n’a pas conscience de parler d’« autoroute ». Ceci met à mal la vision traditionnelle de la métaphore, qui serait une autre façon (figurée, seconde) de dénommer une réalité. Cependant, dans le cas d’Internet, les réalités ne peuvent être dénommées que par la métaphore, puisque aucune expression « littérale » ne lui correspond ou même n’existe. La dénomination métaphorique est donc première, et supplée le manque linguistique. Une autre preuve typographique est l’absence de guillemets, qui indiquent souvent la présence d’une métaphore vive (au sens où l’entend P. Ricoeur), car ils sont la marque que les locuteurs ont conscience de la distance figurée qui existe (encore). Ils servent de mise à distance, de distanciation du dit par rapport à un univers de croyance. Or ici, les métaphores d’Internet se disent sans guillemets, car on n’est tout simplement pas (plus ?) face à une métaphore, comme le note justement Judith E. Schlanger[6] lorsqu’elle traite des découvertes médicales : « Mais à un niveau supérieur, il y a passage à la limite hors de la métaphore. […] La régulation cellulaire se dit sans guillemets. Ce n’est plus une métaphore, c’est un concept ; ce n’est plus une façon de parler, c’est une façon de penser ». Preuve en est aussi le glissement de plus en plus fréquent de la dénomination d’« Internet » à celle de « l’Internet » (avec ou sans majuscule) ; deux raisons à ce changement : tout d’abord, l’influence de l’anglais (« the Internet »), mais pourquoi pas également une sorte d’appropriation, par laquelle on passe du nom propre (« Internet » avec une majuscule) à un nom commun, « l’Internet », avec ou sans majuscule) ? Autre preuve de la rapide appropriation linguistique d’une réalité conceptuelle pourtant des plus abstraites.

Les métaphores d’Internet sont donc dues à des raisons terminologiques, c’est-à-dire que leur émergence correspond au besoin pressant de nommer des réalités jusqu’alors inconnues ; la métaphore joue alors le rôle de « roue de secours langagière » : au lieu d’avoir recours à une terminologie inventée de toute pièce, on a fait du neuf avec du vieux, c’est-à-dire que l’on a réutilisé des mots dans un sens figuré, dérivé. C’est sans doute aussi par souci didactique que cette figure a été choisie pour nommer les réalités que sont les NTIC ; en effet, le lexique d’Internet se doit d’être accessible à tous, et c’est alors par souci de « vulgarisation » que l’on a eu recours à elles pour désigner les réalités des NTIC. C’est donc un véritable rôle de facilitation que les métaphores d’Internet ont alors joué, en rendant accessibles au grand public des réalités on ne peut plus complexes et techniques (cf. le langage Java, HTML, ASP, etc.).

 

Cependant, même si les métaphores des balbutiements de l’informatique étaient aussi nombreuses, nous pouvons noter de réelles divergences entre les métaphores informatiques liées à l’ordinateur (bureautique) et celles liées à Internet. Nous observons tout d’abord que les métaphores liées à l’informatique (bureautique) sont des dénominations dont le point commun est la stase, car elles se réfèrent presque toutes au domaine de la maison (domotique) et du stockage : corbeille, bureau, souris, virus, être infecté par un virus, faire le ménage sur son disque dur, nettoyage de disque, tapis (de souris), mémoire vive / mémoire morte… Par contre, les métaphores liées à Internet sont quant à elles définies par le mouvement[7], le voyage, la promenade : on surfe sur Internet, on se balade sur les autoroutes de l’information grâce à un logiciel de navigation ; on est soit un internaute butineur, soit un internaute chasseur… Mais attention, si un pirate informatique s’introduit dans votre système, vous courez le risque qu’un virus ou un vers ne se propage dans votre ordinateur, créant une réelle épidémie virale, ou pire encore, un cheval de Troie peut être introduit dans votre système et piller son contenu… Il en est d’ailleurs de même dans d’autres langues, comme en chinois : Xinxi gaosu gonglu (autoroute de l’information), chonglang (surfer sur le web), en espagnol : navegar (naviguer), surfear, gusano, en hollandais : op het web surfen (surfer sur le web), en israélien : leshotet/ liglosh bainternet (surfer sur le web), en russe, vylovit (surfer), en suédois : surfa på webben (surfer sur le web) et information highway (non-traduit), etc. Notons que l’allemand utilise les termes anglais non-traduits, surf et informationhighway (en un mot) aussi bien que les termes traduits littéralement durchs Netz surfen et Datenautobahn / Datenhighway, tout comme le grec, bien que le terme surfaro (je surfe) existe également, mais n’est pas très spontané. Comme nous l’avons déjà noté, ces métaphores sont essentiellement empruntées à l’anglais, et en règle générale, traduite littéralement, ou bien empruntées telles quelles, avec une simple appropriation phonologique. 

« Internet est une promenade » semble donc être la métaphore conceptuelle derrière Internet, donnant naissance à toutes les métaphores linguistiques d’Internet, par lequel quiconque (si peu qu’il s’en donne la peine), peut visiter un musée virtuel, accéder à des archives, faire des recherches bibliographiques sur les bibliothèques numérisées, ou bien faire ses achats en ligne, sans bouger de chez soi. Le domaine de la maison s’efface alors au profit de celui du mouvement, du voyage, mais pas complètement, peut-être assez paradoxalement d’ailleurs, puisque être connecté à Internet, c’est souvent rester scotché chez soi, devant son écran d’ordinateur ; voyage et mouvement, soit, mais voyage et mouvement virtuels. On se trouve alors dans le « village mondial » (de l’anglais global village), sans pour autant sortir de son home sweet home !

 

 


[2] Il est intéressant de noter que la courte étude contrastive entre plusieurs langues que nous avons menée confirme le fait que les métaphores d’origine anglo-saxonne ont été traduites littéralement dans les autres langues dans la plupart des cas.

[3] ENGLISH, (K.). Une place pour la métaphore dans la théorie de la terminologie : les télécommunications en anglais et en français, thèse de doctorat nouveau régime, 2 volumes, Université de Paris XIII, 17 novembre 1997, p. 124.

[4] Une catachrèse est une métaphore utilisée pour suppléer un manque linguistique, c’est-à-dire lorsque aucune expression ‘littérale’ n’existe (ex : pieds de la table, feuille de papier, etc.).

[5] Ce qui est bien le cas avec les métaphores d’Internet.

[6] SCHLANGER, (J.). Les métaphores de l’organisme. Bibliothèque d’histoire de la philosophie, Librairie philosophique J. Vrin, Paris, 1971, p. 16.

 

[7] Pas seulement les métaphores d’Internet, mais aussi de bon nombre de médias, comme le montre W. Settekorn dans son article « Media and Metaphors : The Case of Virtual Wandering and Stationary Movement » :

http://www.metaphorik.de/01/settekorn.htm

 

 

 

 

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ISSN 1618-2006 (für das Journal)

zuletzt bearbeitet am 26.07.10